Journal de grossesse : quatrième trimestre

Première semaine

J’ai découvert deux nouveaux mots : lochies et tranchées. De premier abord, ce ne sont pas des mots qui sonnent très doux à l’oreille. Je m’étais préparée dans les grandes lignes à l’après naissance : la montée de lait, éventuellement quelques crevasses, un baby blues parce que ça sonne bien. Mais pas à un ventre flasque et distendu (ça va vraiment se retendre ce machin ?). Pas à des répliques de contractions. Pas à un corps meurtri de partout. On est resté 8 jours à la maternité. 8 jours rythmés par des tétées, des compléments à donner par la sonde nasogastrique puis par la pipette, les moments d’angoisse en attendant la pesée du jour. Je ne peux pas m’empêcher de le regarder dormir. Il est si minuscule, si fragile, si parfait. Je me sens fragile comme jamais. Les gens sautent sur notre enfant, puis me demandent du bout des lèvres « et toi, ça va ? ». Alors je réponds oui. Je ne vais pas leur parler de mes douleurs au périnée, de mes angoisses à ne pas réussir à l’allaiter, de mon incontinence lacrimale. Cela casserait un peu l’ambiance !

La vérité c’est que j’ai peur. Ce tsunami qui passe, je le vois me transporter en dehors de tout ce que j’avais pu connaître avant, sans rien maitriser. Ni mon corps, ni mes émotions. Le lien charnel entre mon enfant et moi, jalousé par mon homme, est comme une nouvelle seconde peau qui pour le moment me fait peur et m’est inconfortable. Mon corps est une passoire. Passoire de larmes, passoire de sang, passoire de lait. Quand il pleure, je sens une montée de lait, quand je lui donne le sein, c’est mon utérus qui saigne, quand je le regarde je me sens envahie d’émotions si fortes que les larmes me montent aux yeux.

Première lune

Je me sens comme un Orangina secoué. Et je sens que la pulpe commence à redescendre tout doucement. En fait, ce qu’on appelle « post partum » (mais quelle laideur encore une fois ce mot de maternité), c’est une transition entre 2 mondes en dehors du temps. On est comme dans un aéroport et on se demande encore quelle est notre prochaine destination. Je retrouve petit à petit mon corps d’avant. Cela me fait la même impression que d’être partie en voyage pendant 8 mois et de ré intégrer mon appartement, après qu’il ait été dévasté par une équipe de ratons.

En une lune j’ai connu la fatigue. Celle qui te plonge dans un état second entre éveil et sommeil où tu dors éveillée et où tu es éveillée en dormant. Pourtant j’en ai fait des nuits de garde pour le travail. Bien là, j’ai l’impression que ça fait 4 semaines que je suis en garde non stop. Mon homme est retourné travailler après que l’on soit rentré de la maternité. Les journées se suivent dans un tourbillon centré autour de l’allaitement et des changes sur un rythme de 2 à 3 heures. La têtée, le change, le portage pour calmer ses pleurs, et 30 minutes si tout se passe bien où j’arrive à le poser. 30 minutes pour ranger un peu, passer des nouveaux habits qui ne sentent pas le lait, rassembler le fond du frigo dans une assiette, étendre les bodys. Et c’est reparti. [petite note pour les éventuels papas qui lieraient ce blog, ne dites jamais jamais jamais à votre femme en rentrant le soir « tu pourrais au moins ranger un peu la maison ! »].

En une lune j’ai connu la solitude. Je me suis sentie seule comme jamais. La journée surtout, j’ai de la chance d’avoir un homme qui me soutient la nuit pour que je puisse enchaîner 2h de sommeil. Mais le sentiment de solitude n’est pas que physique. J’aimerai parler de mon épuisement, de mon sentiment d’incompétence parce que je ne comprends toujours pas les pleurs de mon bébé, de mes doutes de ne pas être à la hauteur. Mais les mots restent au fond de moi.

Notre couple aussi est mis à l’épreuve. Je découvre que la vie à trois, tout comme l’attachement et l’instinct maternel se tissent au fil des jours. On veut faire « équipe », mais on n’est pas tout le temps d’accord sur le poste à prendre sur le terrain. L’évolution des couples devenus « couples modernes » a un peu brouillé les rôles de chacun. On pensait naïvement avant, qu’au vu de notre époque il n’existait pas de rôles propres aux pères ou aux mères. Mais un seul rôle que l’on pouvait partager indifféremment. Mais de fait, l’allaitement nécessite des rôles différenciés pour chacun. Et force est de constater qu’en dehors de mes seins, nos cerveaux ne sont pas constitués du tout de la même façon. De ce fait je ne peux m’empêcher de sursauter quand mon homme ne tient pas bien la tête de notre enfant, et lui d’avoir l’impression d’être relégué à un poste de seconde ligne. Je me fais la réflexion que ça avait l’air plus simple pour les générations antérieures. Que finalement le partage un peu genré des rôles et la constellation de femmes autour de la maman pendant cette période donnaient de la cohérence à la maternité.

Finalement, comme toutes les nouvelles mamans, je m’aventure dans mon nouveau monde. Ces 4 semaines de transition sont un peu comme un rite initiatique que l’on traverserait toutes, un peu seules de notre coté. On ne peut pas se préparer à toutes les émotions que l’on va rencontrer. Et autour de nous, il y a toujours la super maman, celle qui a accouché en même temps que nous. Celle qui a repris une vie sociale, qui est maquillée bien habillée et qui a l’air elle de très bien gérer sa nouvelle vie. Ce sont ces même mamans trop classes qui poussent leur poussette yoyo, qui rejoignent des copines dans un salon de thé pour boire leur « latté au soja » tout en allaitant leur bébé bien rose et souriant. Alors moi, pour ma première sortie : j’ai roulé dans le caca avec ma poussette trop imposante pour les trottoirs, j’ai renversé ma tasse de thé en essayant de mettre au sein mon bébé, et mon bébé s’est moitié étouffé en tétant. Tout le monde m’a regardé et j’ai senti un soulagement général quand je suis vite ressortie du salon de thé les seins à peine rangés et mon bébé en pleurs. Je me satisfais de petites victoires de tous les jours dans la maison, réussir à préparer une tarte aux pommes mon bébé dormant en écharpe, m’épiler les sourcils tout en chantant une comptine pour l’endormir, à répondre à mes messages pendant sa sieste de 20 minutes.

Troisième lune

C’est fou ce qu’un petit être de 5kg peut nous faire faire. Alors qu’il est aussi dégourdi qu’une tortue sur le dos. Il m’absorbe en entier. Toutes mes pensées sont centrées sur lui. Je me sens esclave de ses pleurs et de ses besoins, et le pire c’est que limite j’aime ça. Je peux passer des heures entières à me questionner sur mon lait, à réfléchir à pourquoi il a pleuré ce midi et pas ce matin, à me demander si il a mal quelque part. Mon cerveau est totalement remanié. Je lutte pour suivre une conversation de plus de 10 mots. J’ai le QI d’une huitre. La nuit, je me lève comme une somnambule, je me penche sur mon enfant en train de gesticuler avec ses petits bras et ses petites jambes qui s’agitent dans le vide, le visage déformé par les pleurs. Puis qui s’apaise dès que je le prends, qui vient chercher mon sein, et qui s’endort, son petit corps collé au mien. Dans ces moments là, je me sens dotée de supers pouvoirs.

Et puis il y a des journées où mon super pouvoir semble s’être volatilisé. Autant certaines journées sont fluides et la relation avec mon bébé me semble être tellement évidente, autant il y a les autres journées (plus nombreuses) où tout m’échappe. Je regarde mon enfant pleurer, et je me sens totalement incapable de répondre à ses besoins. Dans les mauvais moments, je me dis que je ne dois pas avoir l’instinct maternel dont tout le monde parle. Je me demande si il est possible de renvoyer ce bébé à l’expéditeur, ou de demander un échange parce que franchement il ne ressemble en rien à mon bébé imaginé pendant la grossesse. Alors je bois les conseils tous aussi contradictoires les uns que les autres qui fusent naturellement autour de moi. J’ai l’impression que mon bébé et moi on tâtonne un peu. On apprend lentement l’un de l’autre. Et c’est quand il agite ses petits bras maladroits vers moi en me souriant que je sens mon coeur se gonfler d’amour maternel. Dans ces petits moments de grâce j’ai enfin l’impression d’être à ma place de mère.

L’hiver s’installe, et on commence déjà à mettre dans les cartons les pyjamas en taille naissance et un mois. On pense « peut être pour le prochain? ». Le temps nous éloigne déjà de la naissance et de son tourbillon émotionnel.

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